Principaux points à retenir
- Le risque géopolitique est structurellement élevé, la multipolarité du leadership, la hausse des dépenses de défense et la multiplication des conflits étant appelées à marquer la décennie à venir.
- L’histoire montre que la plupart des chocs géopolitiques ne laissent pas de traces durables sur les marchés, ce qui contredit l’idée d’un retrait des actifs risqués en raison de la volatilité à court terme.
- Cependant, des perturbations répétées et persistantes peuvent remodeler les chaînes d’approvisionnement, les flux de capitaux et les dépendances stratégiques vis-à-vis des ressources.
- Le pétrole n’est plus le seul vecteur de transmission; les points de vulnérabilité concernent désormais également les semi-conducteurs, les terres rares et les réseaux de production essentiels.
- Pour constituer des portefeuilles résilients, il faut miser sur une diversification mondiale, des allocations tenant compte de l’inflation, une exposition aux marchés privés et des nouvelles méthodes de diversification.
Les gros titres sur la géopolitique sont bruyants. La récente conflit au Moyen-Orient rappelle à quel point les tensions peuvent rapidement devenir déstabilisantes.
Les marchés ont depuis longtemps appris à faire face aux chocs géopolitiques. Ce qui caractérise le contexte actuel, ce n’est pas simplement le nombre de conflits, mais l’émergence d’une tension persistante. Le monde semble s’éloigner d’une période d’intégration pour s’orienter vers une ère caractérisée par la concurrence stratégique, la politique industrielle et la hausse des dépenses de défense.
L’histoire montre que la plupart des chocs géopolitiques ne laissent pas d’empreinte durable sur les marchés. Les investisseurs qui ont gardé le cap et renforcé leur exposition de manière sélective lors des phases de baisse ont généralement profité. L’objectif n’est pas de réagir à chaque gros titre, mais de faire la part des choses entre la volatilité à court terme et les changements structurels. Les tensions géopolitiques persistantes peuvent faire grimper les primes de risque et modifier les propriétés de diversification des actifs : deux facteurs que les investisseurs devraient tenir en compte.
Remettre les risques actuels en perspective
Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité de 2026, les décideurs politiques se sont penchés sur la question de savoir si l’ordre mondial d’après-guerre avait pris fin1. Parallèlement, les conflits récents en Europe de l’Est, au Moyen-Orient et en Amérique latine ont propulsé le niveau actuel des risques géopolitiques dans le 90e centile de l’histoire (point rouge, graphique).
Pour les investisseurs, la question clé est de savoir comment un avenir potentiellement caractérisé par des conflits plus fréquents pourrait exercer une incidence sur les prix des actifs. Le graphique ci-dessous illustre la réaction des actions et des taux de rendement souverains face à certains des événements géopolitiques les plus signicatifs depuis la Seconde Guerre mondiale.
Trois observations se distinguent :
- Des événements géopolitiques extrêmes peuvent perturber les marchés financiers. L’exemple le plus marquant est la guerre du Yom Kippour de 1973, qui a entraîné un embargo pétrolier, un doublement des prix de pétrole, un rationnement de l’énergie et un choc d’offre, tous gravement défavorables, ce qui a plongé l’économie mondiale dans la récession.
- Cependant, la plupart des événements géopolitiques ne laissent pas d’empreinte durable. La baisse médiane entre le pic et le creux sur les marchés boursiers n’a été que de 4 % sur une période d’environ deux semaines, les marchés retrouvant souvent rapidement leurs sommets antérieurs. Historiquement, les investisseurs qui ont gardé le cap ont été récompensés.
- Les obligations d’État n’offrent pas toujours la diversification fiable pour les chocs géopolitiques. Par exemple, les conséquences inflationnistes de la hausse des prix des marchandises peuvent entraîner une hausse du taux de rendement des obligations souveraines alors que les marchés boursiers sont en baisse.
Dans l’ensemble, les données historiques ne plaident pas en faveur d’un désengagement des actifs risqués en réaction à la volatilité géopolitique à court terme. Toutefois, ces perturbations exceptionnelles et de grande ampleur soulignent également l’importance de comprendre comment les chocs se répercutent sur les marchés et à quel moment ils peuvent entraîner des retombées économiques plus vastes.
Les chocs ont tendance à influer sur les prix des actifs par l’intermédiaire d’un petit nombre de canaux identifiables. Au fil du temps, des perturbations répétées peuvent remodeler le paysage économique dans son ensemble d’une manière susceptible d’avoir une incidence sur la répartition des actifs. Nous commencerons par examiner les mécanismes qui déterminent généralement les réactions du marché en temps réel.
Les canaux de transmission actuels du risque géopolitique
Les événements géopolitiques ont tendance à affecter les marchés par deux voies principales : un canal lié au sentiment et un canal économique. Savoir distinguer les deux peut aider les investisseurs à déterminer si la volatilité risque d’être de courte ou de longue durée.
Le graphique ci-dessous illustre comment ces canaux relient les événements géopolitiques à la croissance, à l’inflation et, en fin de compte, aux prix des actifs.
Source : Investissements Russell. Février 2026. Adapté de « Geopolitical Risks: Implications for Asset Prices and Financial Stability ». FMI. Avril 2025.
Lorsque les États-Unis ont capturé le dirigeant du Venezuela lors d’un raid surprise avant l’aube au début de janvier, nous avons utilisé ce modèle pour évaluer les répercussions sur les économies et les marchés. Nous en avons conclu que cet événement n’aurait probablement pas d’incidence sur les cours des actifs. Cette prévision s’est avérée exacte au cours des semaines qui ont suivi.
Graphique: Évaluation par Investissements Russell des répercussions sur les prix des actifs des frappes américaines contre le Venezuela, le 3 janvier 2026
Incertitude
En temps réel, la durée et la portée d’un conflit sont, en raison de leur nature, incertaines. Cette incertitude a deux effets sur les marchés. D’une part, l’incertitude pèse sur les fondamentaux. Donc, les ménages et les entreprises pourraient reporter leurs achats importants. D’autre part, cette incertitude entraîne une forte hausse de l’aversion au risque chez les investisseurs, ce qui contribue à la baisse des cours des catégories d’actifs plus risquées, telles que les actions. Nous disposons de modèles macroéconomiques permettant de quantifier ces effets sur la croissance (voir, par exemple, la figure 9 ici) et de modèles de sentiment qui évaluent en temps réel la psychologie des investisseurs et leur aversion au risque, les mouvements de panique laissant souvent présager des rendements futurs plus élevés sur les marchés.
Source: Investissements Russell, février 2026
Marchandises
Les chocs liés à l’approvisionnement en pétrole perturbent moins la croissance des marchés développés qu’au cours des décennies précédentes, ce qui reflète une plus grande indépendance énergétique et des gains d’efficacité. Cependant, les prix des marchandises demeurent un canal de transmission important. Elles peuvent affecter le pouvoir d’achat des consommateurs, les coûts d’infrastructure, les revenus d’exportation des marchés émergents et les secteurs fortement tributaires des intrants de marchandises. Dans le contexte actuel, le risque lié aux marchandises ne se limite pas au pétrole, mais englobe aussi les métaux, les terres rares et d’autres intrants stratégiques liés à la défense, à la technologie et à la transition énergétique.
Perturbation des flux de capitaux mondiaux
Les événements géopolitiques peuvent perturber les paiements transfrontaliers. Les pays imposent des sanctions et peuvent geler ou saisir des actifs étrangers pendant un conflit. Parallèlement, les banques centrales mondiales réaffectent leurs réserves de change à mesure que les alliances évoluent. La guerre entre la Russie et l’Ukraine a illustré à quel point les flux de capitaux peuvent être importants pour les investisseurs. À la suite de l’invasion, les pays occidentaux ont gelé environ 300 milliards de dollars de réserves de dévises russes. Dans le même temps, MSCI a retiré la Russie de son indice des marchés émergents et de nombreux gestionnaires d’actifs ont temporairement ramené la valeur de leurs titres russes à zéro. Ainsi, bien qu’il n’y ait pas eu de mouvement à grande échelle visant à abandonner le dollar américain comme monnaie de réserve mondiale, certains éléments indiquent que des pays moins alignés sur les États-Unis pourraient réduire proactivement la part du dollar dans leur portefeuille de réserves2, une tendance qui pourrait se poursuivre dans un monde plus fragmenté. En résumé, la distance géopolitique devrait devenir un facteur déterminant plus important dans l’affectation des capitaux mondiaux.
Perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales
Les flux commerciaux ne suffisent pas à évaluer l’ensemble des risques qu’un conflit fait peser sur le cycle mondial. Par exemple, les semi-conducteurs représentent moins de 1 % du commerce des marchandises, mais les semi-conducteurs intégrés sont absolument essentiels à bon nombre des technologies avancées de l’économie d’aujourd’hui. Nous estimons que 25 % des dépenses de biens aux États-Unis concernent des articles dotés de semi-conducteurs intégrés. Lorsque les conflits ont un impact sur les intrants critiques, les réseaux de production ou les voies d’expédition, ils peuvent avoir un effet disproportionné sur les marchés. Cette complexité remet en question notre façon d’appréhender l’exposition réelle au risque lié à un événement donné; toutefois, de nouveaux outils, tels que la génération de scénarios assistée par l’IA, les facteurs narratifs et les tableaux d’entrées-sorties entre pays, permettent aux analystes de mener des évaluations plus complètes du risque de portefeuille jusqu’en 2026 et au-delà.
Dommages aux infrastructures physiques et numériques
Les conflits géopolitiques peuvent également endommager les infrastructures, les installations, les équipements et les réseaux des entreprises du secteur privé ainsi que les services publics dont elles dépendent, ce qui peut, dans les scénarios les plus graves, entraîner une détérioration du bilan et du compte de résultat. L’avenir des conflits géopolitiques pourrait inclure davantage de cyberguerre, affectant les systèmes commerciaux et financiers. Les progrès récents dans les technologies et les données géospatiales permettent aux investisseurs d’améliorer l’identification et la gestion des risques pour leurs investissements.
Tendances structurelles qui façonnent la constitution du portefeuille
Comprendre les canaux de transmission aide les investisseurs à évaluer en temps réel l’impact des chocs géopolitiques sur les marchés. Toutefois, à plus long terme, les perturbations géopolitiques répétées ont également modifié la structure même de l’économie mondiale. Par exemple, la résurgence des dépenses de défense et des politiques industrielles marque un changement structurel où la sécurité économique et la sécurité nationale deviennent plus intentionnelles et entrelacées. Les perspectives fiscales ne sont qu’une des (nombreuses) conséquences de ces changements structurels. L’augmentation des budgets de défense aux États-Unis, en Allemagne et au Japon risque de maintenir les niveaux d’endettement public élevés. Ces réajustements structurels ont des implications pour la répartition des actifs qui vont bien au-delà de tout gros titre isolé.
Deux évolutions à plus long terme se distinguent :
1.) Le passage du pétrole aux marchandises au sens large
Historiquement, le pétrole brut était considéré comme le principal vecteur de transmission des enjeux géopolitiques vers les marchés. C’était le point de vue approprié pendant de nombreuses années, compte tenu de l’ampleur des chocs pétroliers de 1973, 1980 et 1990, ainsi que de la dépendance des marchés clés, comme ceux des États-Unis, au pétrole importé. Cependant, le monde a changé.
Les États-Unis sont aujourd’hui le plus grand producteur de pétrole et de gaz au monde et un exportateur net de produits énergétiques. En outre, la part de la consommation américaine consacrée aux produits énergétiques a diminué de plus de 50 % au cours des cinquante dernières années, en raison de gains importants d’efficacité énergétique des véhicules, des maisons et des appareils électroménagers (voir le tableau). En bref, les États-Unis et, dans une moindre mesure, d’autres grands marchés développés sont moins exposés aux chocs pétroliers qu’au cours des décennies précédentes. Prenons l’exemple de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, au cours de laquelle les prix du pétrole brut ont presque doublé au cours des douze mois qui se sont achevés en juin 2022. Cela s’est produit au moment même où les banques centrales des marchés développés commençaient à freiner la croissance en augmentant leurs taux d’intérêt. Et pourtant, les économies des États-Unis et de la zone euro ont fait preuve de résilience au cours de la période suivant le choc énergétique temporaire. Bien sûr, une période prolongée de prix élevés de l’énergie aurait encore des effets négatifs sur la croissance américaine. Et les pays des marchés émergents demeurent largement dépendants du pétrole.
Aujourd’hui, les métaux, les terres rares et les semi-conducteurs se situent à l’intersection de l’intelligence artificielle, de la défense et de la transition énergétique, ce qui les rend stratégiques d’une manière dont le pétrole brut l’était autrefois. Ces réseaux de marchandises et de production se développent rapidement et sont extrêmement concentrés. En 1992, l’ancien dirigeant chinois Deng Xiaoping déclarait : « le Moyen-Orient a du pétrole, la Chine a des terres rares ». En effet, la Chine domine aujourd’hui l’offre d’éléments de terres rares, avec près de 50 % des réserves mondiales, 70 % de la production mondiale et 90 % de la capacité mondiale de séparation et de raffinage. Les éléments de terres rares sont utilisés pour fabriquer des aimants permanents qui se trouvent dans presque tous les équipements de haute technologie, y compris dans les applications militaires et de grand public. Cette concentration confère à la Chine un levier géopolitique et plaide en faveur d’une gestion des expositions de portefeuille axée sur les considérations liées à la chaîne de valeur et à la rareté.
2.) Le passage des flux commerciaux aux réseaux de production
Nous avons précédemment évoqué les limites des indicateurs d’exposition simplistes, tels que les flux commerciaux, les parts du PIB ou les pondérations des indices. Prenez l’exemple de Taïwan : l’île n’est responsable que de 2 % des exportations mondiales, de 1 % du PIB mondial et de 1 à 2 % de l’indice boursier MSCI ACWI. Pourtant, elle produit presque tous les semi-conducteurs les plus avancés au monde (voir le tableau) : des intrants absolument nécessaires à une gamme de produits, y compris les téléphones intelligents, les centres de données d’IA, les véhicules motorisés et les systèmes de défense. La rupture de la chaîne d’approvisionnement post-COVID a mis en évidence la manière dont les goulots d’étranglement en amont peuvent se répercuter sur l’économie mondiale.
Des gros titres à leur incidence sur les portefeuilles : Investir en période de risque géopolitique
En résumé
Les gros titres continueront de mettre à l’épreuve le sentiment des investisseurs, et des périodes de volatilité s’ensuivront. Si de nombreux chocs s’estompent, certains contribuent à des changements plus généraux qui influencent le contexte économique et les marchés.
Le défi pour les investisseurs n’est pas de prédire le prochain conflit, mais de veiller à ce que leurs portefeuilles allient croissance et résilience dans un contexte géopolitique en constante évolution. Les marchés sont de plus en plus dynamiques, mais les outils disponibles pour les analyser le sont également. L’accès aux données structurées et non structurées connaît une croissance fulgurante; le traitement du langage naturel permet aux investisseurs d’identifier et de suivre en temps réel les facteurs qui influencent les rendements et les expositions au risque sur l’ensemble des classes d’actifs; et l’intelligence artificielle peut aider à quantifier les portefeuilles et à les soumettre à des tests de résistance face à des événements inédits dès leur apparition.
Les portefeuilles conçus avec une vision claire des expositions au risque, de la diversification et de la résilience structurelle sont mieux armés pour faire face aux perturbations récurrentes tout en restant fidèles aux objectifs à long terme.
1 Par exemple, le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a déclaré que « nous ne pouvons plus placer l’ordre mondial au-dessus des intérêts vitaux de notre peuple et de nos nations ». Et le chancelier allemand, Friedrich Merz, a déclaré que « nous devons le dire encore plus crûment : cet ordre, aussi imparfait fût-il, même à son apogée, n’existe plus sous cette forme ».
2 Voir l’Annexe A en ligne ici pour une discussion au niveau des pays.
Les opinions exprimées sont celles d’Investissements Russell, elles ne constituent pas un énoncé de faits, elles sont susceptibles d’être modifiées et elles ne constituent pas un conseil en placement.